Dynamique des tendances sociales en Russie et naissance d'une demande de changements

15.11.2019

Télécharger l'article au format PDF.

La crise prolongée de l’économie, ainsi que des institutions et de la gouvernance, les nouveaux défis auxquels est aujourd’hui confrontée la Russie ont influé sur les sentiments et l’état d’esprit de la population, modifiant à bien des titres ses attentes et ses dispositions. Cependant, compte tenu de la « fluidité » – pour reprendre l’expression de Z. Bauman – des processus sociaux actuels qui, souvent, n’ont pas d’orientation définie, ces changements ne sont pas toujours précisément formulés (1), à la différence, par exemple, des transformations à grande échelle de tous les domaines de la vie, des fondements de l’existence des hommes, de leur vision du monde à l’étape de création de la nouvelle Russie. De ce fait, certains observateurs ont l’impression que beaucoup de choses se passent dans le pays, mais que bien peu changent.

Il s’agit pourtant d’une impression trompeuse. Les études de ces dernières années montrent que des tournants considérables ont été amorcés jusque dans l’état d’esprit et les attentes des Russes, particulièrement manifestes dans l’actualisation de la demande de changements. Par l’expression « demande de la société », il faut entendre un message de l’ensemble ou d’une partie de l’opinion, adressé soit au pouvoir, soit à un autre secteur de la société. En l’occurrence, la demande concerne la définition du principal vecteur de développement du pays : ce que la population juge prioritaire dans les réalités actuelles – préservation de la stabilité socioéconomique et politique ou activation des transformations économiques, sociales et politiques. Ce phénomène se caractérise avant tout par le fait que, durant une période assez longue (près de quinze ans), les habitants de Russie ont tenu la stabilité pour la valeur première, en dépit des difficultés qu’ils rencontraient dans leur vie quotidienne, sans éprouver un besoin particulier de changements économiques ou politiques.

Or, à compter de l’automne 2016, la part des Russes estimant qu’il y a une nécessité de changements importants dans le pays, de réformes politiques et économiques, s’accroît brusquement. En deux ans seulement (mars 2016-avril 2018), elle passe de 30 à 56 %. À l’inverse, le pourcentage des partisans du statu quo se réduit au cours de la même période, passant de 76 à 44 %. Et même si l’on constate, à la fin de 2018, une légère baisse du nombre de partisans des changements – ce qui traduit, d’ailleurs, l’instabilité de cette tendance – la hausse de plus de 20 % des indicateurs représente, sociologiquement, un bond énorme. Il convient également de noter que pour la tranche d’âge 18-30 ans, ce pourcentage atteint 60 % et plus.

Les explications de ce brusque – d’un point de vue sociologique – phénomène de modification du vecteur des tendances de la société par la spécificité du caractère national et la particularité qu’ont les Russes de sortir rapidement (d’un point de vue historique) de leur « léthargie », ne manqueront assurément pas. Effectivement, il est essentiel de prendre en compte, à l’analyse, les profondes caractéristiques culturelles et psychologiques de la société russe, qui, interagissant avec les nouvelles réalités, ont souvent produit des réactions parfaitement inattendues. Néanmoins, les sondages montrent que la génération actuelle réagit très rationnellement aux événements et processus en cours dans le pays, dès qu’ils touchent à ses représentations du bien public ou à ses intérêts immédiats. Aussi le passage apparemment soudain d’un état de la société à un autre ne paraît-il tel qu’au premier abord. Les prémisses de cette évolution se sont formées pendant au moins quatre ans et ce n’est qu’en 2017 qu’elles ont abouti à un besoin (pas encore tout à fait mûrement réfléchi) de changements.

Au nombre de ces prémisses, notons la disparition progressive du « consensus paternaliste », qui, comme le montrent les études, s’est révélé d’une plus grande longévité et d’un plus grand enracinement que, par exemple, le « consensus criméen », bien qu’il ait été moins marqué. Ce consensus est relativement simple : loyauté envers le pouvoir en échange de la non-intervention de celui-ci dans la vie privée des citoyens, avec pour condition supplémentaire l’assurance, par l’État, de certaines garanties sociales de base. Les autorités, de leur côté, bénéficiant de la croissance économique et d’un prix du pétrole à au moins cent dollars le baril, sont parvenues, durant une période assez longue, non seulement à montrer qu’elles se souciaient de la population, mais à assurer concrètement une augmentation générale du bien-être. Cela a permis aux citoyens d’aménager leur vie, en déléguant au pouvoir la tâche de résoudre les problèmes sociaux les plus urgents et en réagissant mollement à son action ou inaction.

Cependant, une nouvelle crise éclate en 2014. Elle dure depuis plus de quatre ans, contraignant à repousser, voire à annuler, les projets d’avenir d’un grand nombre de nos concitoyens, y compris de ceux qui avaient déjà pu goûter aux fruits de la « révolution consumériste ». Il s’agit principalement de la classe moyenne urbaine et des jeunes, qui, outre la réduction de leurs chances de se réaliser et de faire carrière, s’inquiètent aujourd’hui du caractère invasif des responsables de divers niveaux dans des droits et libertés aussi fondamentaux que la diffusion illimitée de l’information sur internet, la justice des procédures judiciaires, la participation à des formes pacifiques de protestation et même la liberté d’entreprise, ainsi que le droit d’exprimer son mécontentement.

Il en résulte que l’opinion comprend peu à peu que le maintien du statu quo, dans un contexte de dépression économique et de dégradation de la plupart des institutions sociales, signifie la préservation de la stagnation et des phénomènes de crise, avec pour conséquence la poursuite de la détérioration de la situation matérielle et sociale – déjà assez complexe sans cela – de presque chaque individu dans le pays. S’y ajoute le fait que, ces derniers temps, le pouvoir envoie des signaux de plus en plus clairs à la population, indiquant que celle-ci ne doit pas trop compter sur l’aide de l’État, que chacun doit s’occuper de lui-même et de sa famille. Les autorités, cependant, continuent d’utiliser l’idéologème de la stabilité comme instrument de maintien et de reproduction de l’élite politique et économique actuellement en place.

NATURE ET TERMES DE LA DEMANDE SOCIALE DE CHANGEMENTS

En ce qui concerne la nature et les traits distinctifs de la question envisagée, dans la mesure où la société russe est aujourd’hui désunie et fragmentée, où l’élite politique et économique ne milite pas ardemment pour des transformations dans le pays et ne propose pas aux citoyens des orientations stratégiques réalistes pour l’avenir, la demande de changements est de nature assez amorphe et, souvent, divergente. De ce point de vue, la situation actuelle se distingue de ce qui s’est passé il y a trente ans – dernière demande massive de changements exprimée par la société. L’initiateur, du moins à la première étape, en avait alors été le pouvoir en la personne de Mikhaïl Gorbatchev, puis des couches de la société et des groupes actifs avaient esquissé un nouveau vecteur et un nouvel agenda. Rien de tel ne s’observe aujourd’hui. L’idée d’une percée, formulée l’an dernier par Vladimir Poutine, a un caractère technocratique marqué et concerne au premier chef les domaines des technologies et de l’économie numérique, et seulement quelques problèmes sociaux isolés (pauvreté, démographie). Il n’est pas question, pour l’instant, de transformation des institutions politiques et gouvernementales, ni de nombreux autres problèmes d’actualité pour le pays et ses citoyens.

Il n’est donc pas étonnant que la demande sociale d’aujourd’hui, à la différence de l’époque de la perestroïka, soit désidéologisée et principalement liée aux réalités socioéconomiques, qu’elle se présente plutôt comme un ensemble de souhaits concernant les problèmes sociaux les plus urgents et une volonté de réduire les diverses inégalités. Viennent en tête le renforcement de la justice sociale et la lutte contre la corruption (mentionnés par 51 % des sondés), les réformes pour surmonter les phénomènes de crise dans l’économie (41 %) et l’arrêt de la dégradation de la sphère sociale (sciences, formation, santé, culture, 37 %). Cette demande n’a rien de radical et est exempte de pathos révolutionnaire. Les sondés favorables à des changements, mais estimant que ceux-ci doivent être progressifs et prudents, se révèlent deux fois plus nombreux que ceux qui aimeraient des transformations fulgurantes et décisives (60 % contre 30 %).

Ainsi la majorité des habitants de Russie préfère-t-elle des évolutions, que le sociologue polonais Piotr Sztompka qualifiait en son temps d’« intérieures au système », qui ne saperaient (pour l’instant, du moins) ni l’intégrité ni la stabilité de la société (2). Cette conclusion confirme le fait que dans les représentations des Russes concernant les changements souhaitables pour le pays, les idées de réforme du système politique et de remplacement du pouvoir sont loin d’être en tête de liste. Seuls 10 % et 12 % respectivement des personnes interrogées les associent aux changements.

Toutefois, les rythmes, le contenu et l’orientation des transformations sociales, de même que la réaction de la masse de la population, sont encore susceptibles de se modifier, qui plus est en un laps de temps relativement court ; leurs conséquences sont donc difficilement prévisibles. Récemment, par exemple, l’impact du « facteur extérieur » sur les esprits s’est nettement renforcé. Les trois événements et processus qui inquiètent le plus la population sont la dégradation du système de santé et de l’enseignement (55 % s’en alarment vivement ou le redoutent en permanence), la chute brutale du niveau de vie d’une part considérable des Russes (47 %) et le risque de voir la Russie entraînée dans un conflit armé de grande ampleur en Ukraine (43 %). Les deux premiers points étaient déjà d’actualité il y a cinq ou dix ans. La question de l’Ukraine, en revanche, et sa perception par l’opinion, sont un phénomène relativement nouveau, qui montre qu’un nombre croissant de personnes comprend que les relations de plus en plus tendues avec ce voisin ont un contexte plus large ; elles leur apparaissent comme une projection d’une confrontation grandissante avec l’Occident. Ainsi que le faisait justement remarquer Grigori Iavlinski, la conséquence est que, pour de très nombreux Russes, le monde, la réalité environnante semblent incompréhensibles, dangereux, imprévisibles et ne s’inscrivant pas dans la logique ordinaire (3). Aussi ce flou angoissant engendre-t-il, dans une grande mesure, pour une part importante de la population, un retour à une envie de changements, voire la nostalgie des deux premiers mandats de Vladimir Poutine, où le pétrole se vendait cher, où les salaires augmentaient, où la Russie avait nettement moins d’ennemis qu’aujourd’hui (4).

Toutefois, cette réaction de la population au renforcement des turbulences dans la politique mondiale est globalement ambivalente. D’un côté, le désir va croissant de consolider les positions du pays sur la scène internationale, son statut, sa compétitivité, mais en tenant compte de ses possibilités actuelles. De ce point de vue, la tâche de rendre à la Russie du XXIe siècle le statut de superpuissance qui était celui de l’Union soviétique, et est encore une réalité pour les États-Unis et la Chine, paraît grosso modo irréaliste à une part importante de la population. 31 % des personnes interrogées l’estiment possible – essentiellement parmi les classes d’âge les plus élevées.

Une majorité (58 %) estime que la perspective de figurer au nombre de pays aussi développés économiquement et influents politiquement que l’Allemagne, la France, le Japon, la Grande-Bretagne, n’a rien d’irréaliste, compte tenu du potentiel actuel de la Russie. Mais de nombreux autres sondés jugent erroné de mettre en balance « la puissance et la grandeur du pays » sur la scène inter- nationale et la qualité de vie de sa population à l’intérieur. Ils lient essentiellement le retour de cette grandeur au développement progressif de l’économie et à la croissance du bien-être des citoyens (67 % et 66 % respectivement). Parallèlement, un nombre assez important de personnes interrogées (44 %) citent l’existence de puissantes forces armées comme l’attribut principal de la grandeur sur la scène internationale – un chiffre, toutefois, nettement inférieur aux deux précédents. Quant aux évolutions possibles de l’opinion sur le positionnement de la Russie dans le monde, bien des choses dépendront des perspectives de « relâchement des tensions internationales ». Si celui-ci a lieu, la probabilité est grande d’un affaiblissement des menaces extérieures et d’une concentration sur les problèmes intérieurs du pays. Dans le cas contraire, on ne saurait exclure une augmentation des tendances défensistes et isolationnistes.

En ce qui concerne les objectifs pour l’avenir et les voies possibles de transformation de la Russie au XXIe siècle, le vecteur des attentes est avant tout orienté vers la réalisation du principe de justice sociale. Ces quatre dernières années, le nombre de Russes qui en sont convaincus a augmenté de 12 %. Quant à l’idée de la « grandeur du pays », toujours populaire et réclamée par une part importante de la population (32 % des personnes interrogées en font la principale orientation du pays pour l’avenir), elle le cède déjà, dans la hiérarchie des préférences, non seulement à l’idée de justice sociale, mais aussi à celles de démocratie et de libre affirmation des individus. Justice, démocratie et puissance forment actuellement la triade des valeurs préférentielles de nos concitoyens. Il y a quatre ans, celle-ci était différente : justice, tradition, puissance. La nette actualisation (de 27 % en 2014 à 37 % en 2018) du discours démocratique vient du sentiment croissant de nombreux habitants de Russie que leurs intérêts sont sous-représentés. C’est la conséquence du fait que ces intérêts sont ignorés tant des autorités que d’une grande partie de la classe politique. Ce n’est pas un hasard si l’un des slogans les plus populaires des actions de protestation de ces dernières années, adressés à l’élite politique, est : « Vous ne nous représentez même pas ! »

Précisons que pour nombre de Russes, la notion de démocratie recouvre avant tout celle d’égalité des citoyens devant la loi et la capacité des institutions démocratiques à assurer essentiellement la concrétisation des droits socio-économiques de la population. Il est à noter que l’égalité des citoyens devant la loi est associée dans une même mesure à la justice et à la démocratie.

COMBATTRE « L’ÉTATICOCENTRISME » DANS LA CONSCIENCE SOCIALE DES RUSSES

Des changements considérables sont également possibles dans le système des normes de base qui régulent les rapports des citoyens avec l’État – changements qui se font jour, dès à présent, avant tout dans l’affaiblissement progressif, dans la conscience de masse, de la valeur-État comme instrument clef de la réalisation du bien commun. Si, dans les années 1990 et au début des années 2000, la population exigeait littéralement un retour de l’État, qui lui donnait l’impression de l’avoir abandonnée à son sort, on relève, ces derniers temps, un processus inverse. L’une des raisons en est que la société commence à douter de la capacité de celui-ci, construit selon un principe hiérarchique, à résoudre les problèmes d’amélioration de la qualité de la vie et de son environnement – problèmes quotidiens, routiniers, pour lesquels il ne peut y avoir de répercussion rapide ou d’effet de propagande.

Caractéristique, sous ce rapport, est la réaction de la population à l’ensemble des mesures proposées par Vladimir Poutine dans sa dernière Adresse présidentielle à l’Assemblée fédérale pour réformer divers domaines de la société. Il apparaît que près de 53 % des Russes estiment que le pays est capable de faire un bond dans les sciences et la haute technologie en un temps relativement bref au regard de l’histoire (dans les cinq ou six ans), tandis que la probabilité de résoudre un problème tel que la construction ou la remise en état des routes, surtout dans la province profonde, paraît à nombre d’entre eux hautement douteuse. Seuls 25 % y croient dans les délais impartis. Par ailleurs, la population dans son ensemble n’est pas satisfaite de l’absence prolongée de bonnes nouvelles (presque quatre ans) dans la sphère économique et sociale.

En découle la baisse substantielle des indicateurs de confiance envers le président et le gouvernement. Si, à l’automne 2017, ceux-ci bénéficiaient respectivement de 69 % et 38 % de crédit, ils n’en sont plus, à présent, qu’à 55 % et 30 %. Ces chiffres ne sont pas compensés – loin s’en faut – par une quelconque considération à l’égard de la plupart des institutions sociopolitiques. Selon les sondages, 26 % des personnes interrogées font confiance aux syndicats, 22 % à la télévision et seulement 15 % aux partis politiques. Il en ressort qu’il n’y a quasiment pas, dans le pays, de médiateurs institutionnels jouissant d’un certain crédit auprès de l’opinion et à même de conceptualiser, puis de porter devant les autorités les revendications de différents groupes et couches de la population.

Tout cela entraîne une fragmentation de « l’agenda » national et, à l’inverse, une activation notable de celui des régions. Ainsi, bien que la balance penche en faveur des partisans de la centralisation du pouvoir (57 %), une partie assez importante des sondés (43 %) estime, au contraire, plus prometteuse pour le pays sa décentralisation et un élargissement des droits des organes régionaux et municipaux. En d’autres termes, les situations locales semblent plus importantes à nombre de Russes que celle de l’ensemble du pays et les stimulent pour aménager leur milieu de vie.

LES « RUSSES AUTOSUFFISANTS » COMME PORTEURS POTENTIELS DE LA DEMANDE DE CHANGEMENTS

Sur fond de dépassement du syndrome d’ « étaticocentrisme », l’apparition d’innombrables groupes et couches de la société déclarant, haut et fort, qu’ils n’ont pas besoin du patronage de l’État ou qu’ils ne croient pas à son efficacité et souhaitent un élargissement de leur espace de liberté et de réalisation individuelle, paraît parfaitement naturelle. La part de la population s’affirmant capable d’assurer sa subsistance et celle des siens sans l’aide de l’État augmente lentement, mais inexorablement. En 2015, elle représentait 44 % des personnes interrogées ; aujourd’hui, elle approche les 50 %. Et dans la tranche d’âge 18-30 ans, elle représente déjà 62 %, contre 38 % qui déclarent que, sans le soutien de l’État, ils ne pourraient survivre.

Cette partie non négligeable des « Russes autosuffisants » est un conglomérat des groupes de population les plus divers, des entrepreneurs aux médecins et enseignants, en passant par les fonctionnaires et les ouvriers qualifiés. En d’autres termes, il ne s’agit pas d’une strate socialement et idéologiquement homogène ; bien plutôt d’un ensemble d’individus, aux ambitions élevées, visant, ainsi qu’il apparaît dans les informations du tableau 2, à tenter activement de les réaliser, alors que les sondés qui déclarent avoir besoin du soutien de l’État et ne voient pas la nécessité de changements, font montre d’un moindre sens de l’initiative et de l’entreprise.

Cela explique que les Russes « autosuffisants » fassent, plus que d’autres, la démonstration de nouvelles formes d’organisation sociale autonome, d’action sociale et politique. Néanmoins, ils ne peuvent guère prétendre au statut d’initiateurs des changements, dans la mesure où, premièrement, les couches de la population composant ce groupe sont très différentes sur de nombreux points : valeurs, pratiques sociales mises en œuvre, attitude envers les autorités… et où, deuxièmement, elles n’ont pas pour cela l’existence institutionnelle nécessaire. Il s’agit plutôt de partisans des changements, dont ils sont les porteurs potentiels. Pas tous, au demeurant. Sous ce rapport, l’image de P. Sztompka, qui voit les partisans des changements sociaux comme des pelures d’oignon, avec des leaders, des militants et une majorité de simples sympathisants, est intéressante. Il n’en demeure pas moins que leur surgissement change l’atmosphère de la société. Grâce à ces gens qui vivent au quotidien en faisant des choix et en prenant des décisions pour des objectifs personnels, des changements ont lieu dans l’économie, la démographie, les modes de vie, les habitudes… Les résultats épars de leurs actes individuels font naître, en s’accumulant, des tendances durables (5).

Ainsi, si l’on parle des acteurs possibles des changements, ceux-ci peuvent être – et, déjà, deviennent – non pas des couches de la population et des groupes particuliers « avancés », comme cette classe moyenne sur laquelle, un temps, on fondait de grands espoirs, mais les individus les plus divers, conscients du lien entre niveau, qualité de vie et possibilité d’influer sur les décisions de l’État, et prêts à quitter, pour reprendre l’expression de K. Lewin, leur « zone de confort », ce qui est une des bases de la prédisposition de l’organisme social aux changements (6).

Les études montrent que ces gens sont de plus en plus nombreux. Elles mettent notamment en évidence une augmentation nette (qui, toutefois, n’a rien d’une explosion) de la participation sociale et politique des citoyens, ainsi qu’une modification de sa qualité. Celle-ci devient plus solidaire (ce qui n’apparaissait pas auparavant), comme dans le cas des actions coordonnées de citoyens, organisées dans une série de régions pour s’opposer à ce que l’on appelle la « mafia des déchets ». On peut donc s’attendre, à très brève échéance, aux formes et pratiques les plus variées de lutte des citoyens pour leurs droits et libertés, qui combineront agenda politique et social. C’est un élément d’une très grande importance, dans la mesure où la « ligne de partage » qui existe encore entre le politique et le social, et se traduit par la volonté de certaines organisations de citoyens de rester « en dehors de la politique », complique terriblement la formation d’un mécanisme permettant de traduire les intérêts de particuliers et de groupes, souvent difficilement compatibles entre eux, dans la langue des problèmes communs.

On constate que, depuis quelque temps, une part non négligeable de la société russe se montre désireuse d’une modification du paradigme de développement et y est prête. De fait, sous sa forme actuelle, la demande de changements n’est pas la négation de la stabilité comme bien social, mais plutôt la conscience que le modèle d’inertie protectrice appliqué par les autorités est épuisé. Ajoutons que les couches de population et les groupes qui continuent d’être favorables au statu quo devront eux-mêmes, tôt ou tard, décider si leur vie dans ce contexte mou de stabilité de crise leur convient, ou s’il importe qu’ils cherchent des voies et des moyens d’influer plus activement sur leur environnement.

(1) Z. Bauman, « Tekoutchaïa modernost : vzgliad iz 2011 g. » [La fluidité de la modernité : point de vue de 2011], Polit.Ru (source électronique), URL : https://polit.ru/article/2011/05/06/bauman/ (dernière consultation : 30 mars 2018).

(2) P. Sztompka, Sotsiologuia sotsialnykh izmeneniï [Sociologie des changements sociaux], traduit de l’anglais, Aspekt Press, Moskva, 1996, p. 18.

(3) Grigori Iavlinski, « Poteria boudouchtchego » [La perte de l’avenir], Polis, 2017, n° 5, p. 134.

(4) Cette tendance ne caractérise pas seulement la Russie. G. Iavlinski décèle le même tournant de la conscience sociale dans de nombreux pays, lié à un retour du futur vers le passé, s’exprimant par le mème « again policy », et indiquant le désir d’une partie de la classe politique et de la population de ces pays de « revenir » à une « grandeur » et un bien-être qui auraient existé dans le passé. Le représentant le plus éclatant de ce courant politique est Donald Trump, avec sa promesse de « refaire une grande Amérique ».

(5) P. Sztompka, Sotsiologuia sotsialnykh izmeneniï, op. cit., p. 241.

(6) K. Lewin, “Group Decision and Social Change”, in T. Newcomb and E. Hartley, Eds., Readings in Social Psychology, Holt, Rinehart & Winston, New York, 1947, pp. 197-211.