À l’assaut du désert syrien

L’accord sur l’établissement de quatre « zones de désescalade » mis au point par la Russie, la Turquie et l’Iran à Astana le 4 mai dernier semble porter ses fruits. De nombreux observateurs s’accordent à dire que l’intensité des affrontements au sein desdites zones a considérablement diminué depuis leur création, tandis que les combats se sont intensifiés dans les régions syriennes frontalières de l’Irak et de la Jordanie. Le succès relatif et encore fragile de ce mécanisme a eu pour effet de rendre possible un redéploiement partiel des effectifs syriens, du Hezbollah, des troupes iraniennes et des milices chiites vers le Sud du pays. Le régime et ses alliés, d’une part, et l’Armée syrienne libre, qui bénéficient du soutien des forces spéciales anglo-américaines et jordaniennes, d’autre part, s’y disputent le contrôle de la frontière syro-irakienne. Il s’agit d’un enjeu majeur dans la mesure où deux projets antagonistes entrent en collision dans cette région désertique. Téhéran cherche en effet à y établir un corridor terrestre qui lui garantirait, depuis son territoire, l’accès au Liban et au Hezbollah à travers l’Irak. De leur côté, les États-Unis, fidèles à leur idée de néocontainment des ambitions régionales iraniennes, entendent bloquer ce projet en établissant une « zone tampon » sur une partie du Sud de la Syrie. Si l’État islamique (EI) devrait pâtir de cette compétition au cours des prochains moins, cette dernière fait également courir le risque d’un télescopage entre Russes et Américains qui, sous prétexte de lutte contre l’EI, sont en réalité déjà à la manœuvre pour façonner la Syrie post-conflit selon leurs intérêts. En outre, l’attrition de l’EI risque de bénéficier au Hayat Tahrir al-Sham (al-Qaeda), qui prospère principalement dans la région d’Idlib.

Une potentielle détérioration de la situation dans le Sud syrien ne serait pas une bonne nouvelle pour la Russie. Son activité militaire y a été jusqu’à présent limitée afin d’éviter tout malentendu avec le partenaire israélien, et de ne pas provoquer une arrivée massive de réfugiés ainsi que celle de djihadistes refoulés en Jordanie, pays avec lequel Moscou entretient de bonnes relations. L’intensification des combats entre le régime et ses alliés chiites, d’une part, et l’Armée syrienne libre soutenue par Washington, d’autre part, est porteuse de plusieurs défis pour la Russie. Tout d’abord, elle fait planer le risque d’un accrochage avec les États-Unis. À ce titre, le bombardement délibéré d’un convoi de l’armée syrienne par l’aviation américaine le 18 mai dernier près d’al-Tanaf fait office d’avertissement tout en mettant les Russes en porte-à-faux vis-à-vis de Damas. Le Kremlin, qui a donné des signes d’ouverture à la Maison Blanche sur le volet diplomatique de la crise, risque de voir ses efforts compromis par une potentielle escalade guerrière dans le désert syrien. Par ailleurs, cette situation pourrait aboutir à l’ouverture d’un « front » entre les États-Unis et l’Iran qui placerait la Russie dans une situation délicate. Enfin, si la trêve qui semble fragilement prévaloir dans les quatre « zones de désescalade » venait à être rompue, les « troupes chiites » devraient être dans l’urgence rebasculées vers la partie côtière et le Nord du pays. Autrement dit, toute défaite sérieuse enregistrée par l’armée syrienne et ses alliés chiites dans les régions frontalières pourrait mettre en danger la stabilité du régime qui ne dispose pas de réserves en effectifs.

Dans ce contexte, le Kremlin continue de miser sur l’implication des pays arabes sunnites, et en premier lieu, de la Jordanie et de l’Arabie saoudite, dans le processus diplomatique. Intervenue à la mi-mai, la reconduction pour neuf mois supplémentaires de l’accord Russie-OPEP sur la limitation de la production de brut illustre la bonne teneur des relations russo-saoudiennes. La visite du fils du roi, Mohammed bin Salman, à Moscou le 31 mai confirme cette tendance. En outre, le Kremlin a tenu à impliquer Amman dans le processus d’Astana, bien conscient qu’aucun accord durable ne pourra voir le jour sans la participation de pays arabes aux discussions. Enfin, il ne faut pas exclure la possibilité que la Russie cherche à rééditer avec la Jordanie et les États-Unis dans le Sud de la Syrie ce qu’elle est parvenue à réaliser avec les Turcs dans le Nord du pays fin 2016, à savoir l’établissement d’une « zone de sécurité » mutuellement agréée.

Russes, Iraniens et Turcs doivent remettre le 4 juin les cartes présentant les délimitations géographiques exactes des « zones de désescalade » qu’ils ont mises au point pour une durée initiale de six mois. Moscou pourrait par la suite chercher à présenter une résolution au Conseil de Sécurité des Nations Unies qui viserait à apporter une légitimité internationale à ce mécanisme d’endiguement de la violence. Cela permettrait par la même occasion d’impliquer l’ONU dans un jeu diplomatique dont elle a été de facto marginalisée depuis de trop nombreux mois.

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