Petit déjeuner-débat autour de Fiodor Loukianov sur la situation autour de l’Ukraine

TOUTE POLITIQUE D’ISOLEMENT MISE EN PLACE PAR L’OCCIDENT NE PEUT QUE FAVORISER LA REORIENTATION DE LA RUSSIE VERS L’ASIE

A l’occasion d’un petit déjeuner-débats organisé par l’Observatoire à l’intention des membres de la Chambre de commerce et d’industrie franco-russe (CCIFR), le président du Conseil russe pour la politique étrangère et de défense (SVOP) et rédacteur en chef de la revue Russia in Global Affairs Fiodor Loukianov est intervenu sur la situation autour de l’Ukraine et ses conséquences éventuelles sur les relations franco-russes. La discussion était animée par le directeur de l’Observatoire Arnaud Dubien.

Consulter l'article de Fiodor Loukianov « Peresroïka 2014 » publié sur le site de gazeta.ru

Quelques extraits des propos tenus par Fiodor Loukianov :

A propos de la crise en Ukraine : « Les événements actuels en Ukraine pourraient également se reproduire dans d’autres ex-républiques soviétiques. L’Ukraine pourrait se transformer en catalyseur. De toutes les républiques de l’URSS, l’Ukraine réunissait en 1991 les meilleures conditions possibles pour son développement ultérieur, même en tenant compte des ressources naturelles de Russie. Au cours des vingt dernières années, elle a gâché tout son potentiel et les élites nationales n’ont pu consolider les bases du pays ! L’Ukraine n’a eu de cesse de se plaindre de l’ingérence étrangère dans ses affaires intérieures, mais la vérité est que ce qui s’est passé n’est autre que le résultat de l’inaction du pouvoir. »

« Cet effondrement de l’Ukraine a forcément eu des conséquences, étant donnés sa proximité géographique et ses liens culturels avec la Russie. Ce qui s’est produit en février 2014 est le produit d’une longue sédimentation. »

A propos de la nouvelle politique étrangère du gouvernement russe : « Depuis le milieu des années 1980, notre politique étrangère était fondée sur le rapprochement avec l’Occident, en dépit des épreuves diverses qu’il nous a fallu surmonter. Nous avions la volonté de conserver des relations privilègiées, quoi qu’il arrive. C’était une véritable révolution : personne avant Gorbatchev n’avait parlé chez nous de « valeurs universelles » et de la nécessité de construire notre « maison commune européenne ». Au début, c’était un rêve, mais après un certain temps, l’idée s’est largement répandue qu’il s’agissait là d’une « nécessité ». A l’heure actuelle, le gouvernement russe dit au contraire que le maintien de relations privilégiées avec l’Occident n’est pas nécessaire, et que sur certains sujets nous devons agir du seul point de vue de nos intérêts nationaux. »

A propos de la décision sur la Crimée : « Il y a deux semaines, la décision a été prise de récupérer la Crimée. Le Kremlin a jugé que cela présentait plus d’avantages que d’inconvénients, malgré les apparences. Jusqu’à samedi dernier [le 15 mars], beaucoup d’observateurs pensaient que c’était inconcevable, que Poutine ne signerait pas la loi sur le rattachement de la Crimée à la Russie. Personne ne croyait que la décision était déjà prise. Poutine en a eu assez que les gens attendent de lui un comportement s’inscrivant dans la tradition instaurée depuis Gorbatchev, c’est-à-dire qu’il fasse des concessions in extremis. Précisément parce que l’Ukraine représente un enjeu totalement différent pour Moscou, le « niet » de Vladimir Poutine a été formulé sur ce dossier.

A propos du soutien populaire à l’action de Vladimir Poutine : « Il est très élevé pour toutes sortes de raisons : l’idée que la Crimée s’est retrouvée en Ukraine par hasard, la conviction générale que la Russie ne doit pas reculer sur cette question, la crainte de voir une révolution de couleur se produire à Moscou. J’insiste sur le fait que ce large soutien de la population est réel, et qu’il ne s’agit pas de propagande. » A propos des futurs développements potentiels de la situation : « Chacun était parfaitement conscient que la Russie ne recevrait aucun soutien sur la question de l’annexion de la Crimée, et qu’au mieux ses partenaires étrangers se tairaient et fermeraient les yeux. Nous sommes en présence d’une nouvelle réalité, un nouveau statu quo a été mis en place en Crimée. Si cet état de fait se confirme, les relations avec l’Occident vont se détendre à nouveau. Il n’y aura aucun compromis avec la Crimée, il est inutile d’y songer. »

A propos de l’avenir de la Crimée et de l’Ukraine : « Quand cela va-t-il se terminer ? Jusqu’où la Russie ira-t-elle sur la question ukrainienne ? La Crimée ne sera pas rendue. En ce qui concerne le reste de l’Ukraine, le signal qu’a envoyé Poutine est le suivant : un Etat renouvelé doit être mis en place sous une forme fédérale, afin d’ouvrir une nouvelle page de l’histoire ukrainienne. Mais tout dépend de la suite des événements qui vont se produire dans le pays. J’ai de très sombres pressentiments, et je ne distingue pas les conditions nécessaires au bon fonctionnement de l’Etat. Ils se pourraient que les élections de mai montrent à quel point le pays est fragmenté, et qu’elles le transforment en un pays féodal. La Russie, dans ce cas, ne pourra pas se tenir à l’écart. Nous pourrions envisager un double protectorat sous la cotutelle de la Russie et de l’Union européenne. Je constate que la fédéralisation de l’Ukraine est déjà à l’étude en Europe. Mais comment la mettre en œuvre ? A Kiev, personne ne détient le pouvoir ! Sans parler de la légitimité des nouvelles autorités. C’est un véritable chaos juridique : la légitimité des autorités de Kiev est douteuse, leur efficacité est nulle, et ses perspectives d’avenir limpides. Je crains que les élections ne résolvent rien.

A propos des sanctions économiques : « Les élites russes et la société russe n’ont pas peur des sanctions. En premier lieu, nous n’y croyons pas, et selon toute vraisemblance elles resteront de faible niveau. Et si elles s’avèrent d’un niveau supérieur, c’est alors que nous verrons qui a le plus de marge de manœuvre. L’idée que la menace de sanctions pourrait effrayer la Russie est illusoire. Quelles seront les mesures prises par le gouvernement russe, si l’UE commence à freiner des projets économiques ? La vraie menace est celle d’un changement de cap économique en Russie, dans la mesure où les élites politiques et économiques russes se rendent compte de l’impasse actuelle. Elles se demandent : « Où allons-nous ? Nous ne sommes pas un acteur majeur de l’économie mondiale, et cela nous rend très dépendant ». Nous sommes à l’orée des chemins : soit l’économie russe reste ouverte, soit c’est l’inverse qui se produira. Il y a un véritable danger à ce que la Russie choisisse la deuxième voie, si elle décide de s’orienter vers une économie de mobilisation. Mais la question principale, c’est : « y aura-t-il un conflit avec l’Occident ? ».

A propos du « vecteur asiatique » de la politique russe : « La politique d’isolement mise en place par l’Occident est très propice à la mise en œuvre des projets du Kremlin. Vladimir Poutine a déclaré voici déjà fort longtemps qu’il fallait se tourner vers l’Est, marginaliser les approches libérales et « nationaliser » les élites russes (immobilier, comptes bancaires, investissements personnels, etc.). La situation actuelle ne peut qu’accélérer ce virage vers l’Est. Il y a là l’immense danger de se placer sous une dépendance très importante, ce qui naturellement serait très agréables à nos partenaires chinois. La marge de manœuvre serait ensuite très faibles. La Chine ouvrirait grand ses bras, investirait d’énormes sommes d’argent et mettrait en œuvre des projets d’infrastructure, en redéfinissant la donne géopolitique pour les décennies à venir. La Russie doit absolument éviter de tomber dans une dépendance vis-à-vis de la Chine. » A propos de la position chinoise sur la question de l’Ukraine : « La Chine a des intérêts en Ukraine. Nous avons découvert qu’elle possédait près de 9% des terres agricoles du pays ! Il faut songer aussi à sa recherche d’une « nouvelle route de la Soie », qui devra s’achever en Ukraine, et Ianoukovitch était d’ailleurs en négociation avec les Chinois pour faire construire un nouveau port en eaux profondes par des sociétés chinoises. La position chinoise est très logique, et comme tous les autres, elle ne peut reconnaître le retour de la Crimée dans le giron russe. Cependant, la Chine voit ce conflit comme une tentative de Vladimir Poutine de réduire le poids et le rôle des Etats-Unis. Ces jours-ci, les commentateurs chinois (dont nous savons tous qu’ils publient après approbation « d’en haut ») diffusent des idées du type : « Nous n’avons pas besoin d’un renforcement du pouvoir de l’Amérique, c’est pourquoi la Chine devrait soutenir la Russie de manière informelle. »

A propos de l’UE, de la France et de l’Allemagne : « L’Union européenne est une organisation complexe qui ne peut faire de compromis. Toutes ses relations avec ses voisins à l’Est partent du principe qu’ils sont des candidats potentiels à l’adhésion : « Alors voilà, nous avons des principes, nous, et nous ne parlerons avec vous que lorsque vous serez prêts à les adopter ». Cette position peut fonctionner avec les pays qui souhaitent effectivement devenir membres, mais pas avec les autres. La Russie, elle, répond : « Ce sont vos normes, et nous avons les autres. Maintenant, asseyons-nous et discutons ». Mais nous sommes actuellement arrivés à une impasse dans nos relations avec l’UE, chaque tentative de rapprochement est plombée par des difficultés de dialogue. Sur la question ukrainienne, la seule voix audible de l’UE est celle de l’Allemagne, et en particulier celle d’Angela Merkel en personne. Le fait que c’est l’Allemagne qui ait le premier rôle illustre le fait que quelque chose ne tourne pas rond dans l’UE actuelle. Il est très étrange qu’au cours des deux dernières années, la France ait disparu de la carte politique de l’Europe, alors qu’elle en était auparavant un acteur majeur et essentiel. L’UE, prise comme un tout, a moins d’influence que chacun de ses pays membres il y a quinze ans, et les Européens doivent sérieusement songer à comment ils en sont arrivés là. L’UE n’est pas un policy maker, mais un agenda taker. »

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