Présentation de «Russie 2016», le rapport annuel de l'Observatoire

Il s’agit du 4ème rapport annuel de l’Observatoire. Publié cette année dans un ton émeraude, l’ouvrage se détachait avec éclat sur les murs blancs de la bibliothèque Tourgueniev, hérités du bâtiment d'origine datant du XVIIème siècle.

Au cours de cette cérémonie, des experts reconnus ayant contribué à l’ouvrage se sont exprimés devant un parterre de dirigeants d’entreprises membres de la Chambre de commerce et d’industrie France Russie :

Valeri Fiodorov, directeur du Centre panrusse d’étude de l’opinion publique (VTsIOM), « Les résultats des élections législatives. État de l’opinion publique russe »
Jean Radvanyi, professeur des universités à l'Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), « La politique régionale en Russie. Développement de la Sibérie et de l’Extrême-Orient »
Aurélie Bros, chercheur associé à l'Institut français des relations internationales (IFRI), « Les perspectives de la construction de Nord Stream et Turkish Stream »
Igor Delanoë, directeur-adjoint de l'Observatoire franco-russe, « La Russie en Syrie : aspects militaires et diplomatiques »
Natalia Lapina, directrice d'etude, Academie des sciences de Russie, Institut d'information scientifique en sciences sociales (INION RAN), « Les élites politiques françaises et russes : points communs et éléments de divergence »
Evgueni Gavrilenkov, partenaire au sein de Matrix Capital, « La situation macro-économique de la Russie ».

Avec le soutien de        

Arnaud Dubien
Mesdames, Messieurs, chers amis, cher Président, je suis très heureux de vous accueillir à cette manifestation vespérale et automnale de l’Observatoire. L’objet – c’est le cas de le dire – de notre réunion d’aujourd’hui, le voici : 1 kilo 760 d’intelligence sur la Russie. Il s’agit de Russie 2016, le quatrième volume de notre rapport annuel sur l’état de la Russie. Cet ouvrage réunit les contributions d’une cinquantaine d’experts français et russes. Son ambition est d’offrir l’analyse la plus complète et la plus dépassionnée possible sur la Russie (le dernier point étant plus compliqué en ce moment). Comme l’année dernière nous avons souhaité partager avec vous nos réflexions sur la Russie en profitant de la présence à Moscou de plusieurs auteurs. L’exercice sera d’autant plus passionnant que l’actualité est particulièrement riche : des élections à la Douma d’Etat en passant par la vague de nomination dans l’appareil d’Etat, sans parler d’évènements plus récents et plus tragiques comme la Syrie. Tous ces sujets sont abordés dans le livre et feront l’objet de discussion au cours de nos échanges ce soir.
Je vais présenter rapidement nos intervenants par ordre d’apparition si j’ose dire. Valéri Fiodorov qui dirige le VTsIOM (Centre Panrusse d’étude de l’opinion publique, créé en 1987) qui est l’un des grands centres d’étude de l’opinion publique en Russie. Jean Radvanyi, qui est professeur à l’INALCO (Institut des langues et civilisations orientales) et par ailleurs membre du conseil scientifique de l’Observatoire. Aurélie Bros, chercheur associé à l’IFRI et qui collabore très régulièrement avec l’Observatoire sur les questions énergétiques. Igor Delanoë, mon adjoint à l’Observatoire franco-russe. Natalia Lapina qui est directrice d’étude à l’Académie des Sciences de Russie. Enfin Evguéni Gavrilenkov éminent économiste, également auteur dans le Rapport annuel mais aussi membre du Conseil scientifique.
Quelques mots sur l’organisation de la séance de ce soir. Comme l’année dernière je vais poser une question à chacun de nos invités. Et je passerai ensuite la parole à la salle, cela permettra je pense un format plus vivant que des exposés magistraux.
Valéri Valérïévitch, commençons avec vous par les élections à la Douma d’Etat. Les résultats vous ont-ils étonné et quelles conclusions en tirez-vous ?

Valéri Fiodorov
Bonsoir. En Russie, pas une élection n’a lieu sans quelque chose d’inattendu. Parfois c’est une bonne surprise, parfois pas vraiment. Quel était la part d’inattendu cette fois-ci ? On s’attendait évidemment à la victoire du parti au pouvoir Russie unie mais pas à une victoire aussi impressionnante : 54%. Tandis que nos prévisions étaient substantiellement plus modestes : de l’ordre de 44%-46%, au maximum 48%. Cela est tout particulièrement intéressant du fait que les élections ont eu lieu sur fond de crise économique. En outre, la cote du parti au pouvoir n’a pas crû tout au long de la campagne électorale mais est redescendue. Par conséquent, évidemment, il était inattendu que Russie unie remporte environ 10% de plus que ce qui était pronostiqué. Le deuxième inattendu reposait sur les effets de la réforme du système électoral. Je me souviens que cette réforme était intervenue il y a quatre ans, après que les citoyens protestataires ont exprimé leur désaveu du régime politique sur la place Bolotnaïa. Par conséquent, nous avons aujourd’hui à nouveau le système électoral que Vladimir Poutine avait supprimé en 2004. En 2012 il a fallu restaurer ce système. Il était attendu à juste titre que cette réforme permettrait de créer un système politique plus pluraliste, notamment grâce au fait qu’à présent 50% des mandats sont élus non plus par les listes électorales mais par les circonscriptions au scrutin majoritaire. Mais c’est le résultat inverse qui s’est produit : sur 225 mandats au scrutin majoritaire en circonscription, il me semble, sauf erreur de ma part, que 207 mandats, en tout cas plus de 200 ont été remportés par le parti au pouvoir. Les prévisions tablaient sur un score plus bas : 180 mandats.
Et peut-être encore un élément inattendu et des plus paradoxal. On comprend que les artisans de la victoire de Russie unie ne sont pas seulement les membres du parti. L’administration présidentielle a également joué un rôle moteur. Et comme vous le savez, Viatcheslav Volodine a été muté de l’administration présidentielle au poste de speaker (président de la Douma d’Etat). Pour lui bien sûr c’est une grande promotion, un franc succès. Mais son successeur Sergueï Kirienko est une figure tout à fait inattendue qui entraînera visiblement derrière elle d’autres personnes dans son équipe. Et voilà que de nombreux artisans de cette victoire triomphale pourraient se retrouver sans poste dans la nouvelle structure. Quoiqu’il en soit, dans deux mois tout sera clair et surtout on comprendra ce qu’il adviendra à la prochaine échéance électorale. Selon le calendrier, l’élection présidentielle devrait avoir lieu en mars 2018. On discute pour l’heure de scénarii d’élections anticipées. Aucune confirmation officielle n’a encore été donnée mais le débat et la logique veulent que s’il dût y avoir des élections anticipées, elles eussent lieu au printemps 2017, c’est-à-dire un an avant l’échéance. Cela n’aurait pas de sens de les organiser plus tard. Cela veut dire que la décision de les anticiper serait prise au printemps prochain, en tout cas pas plus tard qu’en décembre. C’est pourquoi, bien que la bataille électorale formelle soit terminée pour cette saison, les nerfs sont encore tendus, et je pense que courant octobre-novembre, peut-être début décembre nous en apprendrons davantage quant à ce qui va déterminer notre vie politique intérieure pendant les prochaines années.

Arnaud Dubien
Merci beaucoup Valéri, donc la scène politique intérieure redevient intéressante après une période un peu calme peut-être. Je me tourne vers Jean Radvanyi qui a écrit un article sur le tourisme dans le livre mais je vais l’interroger sur la politique régionale de la Russie, l’un de ses thèmes de recherche régulier et préféré. Une question sur la Sibérie orientale et l’Extrême-Orient dont le gouvernement fédéral a fait depuis quelques temps l’une de ses priorités. Comment analysez-vous sa politique et ses premiers résultats s’il y en a ?

Jean Radvanyi
Merci, vaste question. On sait que l’Extrême-Orient russe est certainement une région stratégique mais une région en panne. C’est-à-dire une région qui jusqu’à tout récemment se dépeuple, continue de se dépeupler, y compris le territoire du Primorié. C’est une région paradoxale puisque c’est la façade pacifique russe, la façade russe sur la région la plus dynamique. Or elle est en crise alors que tous ses voisins sont en pleine dynamique. Bien sûr le gouvernement russe n’a pas été inactif, on a créé un ministère russe de l’Extrême-Orient. On a créé un programme TOR (territoire à développement accéléré). On a créé un programme pour donner des hectares de terre aux gens qui souhaitent s’installer en Extrême-Orient. En même temps on se pose tout de même des questions sur ces programmes.
D’abord je trouve que si on regarde les programmes de développement économique et social qui se sont développés ces dernières années, on retrouve un type de gestion qui est d’abord administratif. Ça ressemble mot pour mot aux programmes de l’époque soviétique où l’on faisait des programmes de développement pour les régions. Est-ce que c’est de cela dont on a besoin, est-ce comme cela que l’on peut pousser le développement d’une région pareille. Je ne suis pas sûr. J’ai quand même l’impression que la région souffre d’abord de mécanismes économiques qui permettraient de pousser les gens qui, sur place, ont envie que cette région prospère. Et là on se retrouve avec des problèmes structurels, on se retrouve avec des problèmes de management. Comment inciter les forces locales à aller dans le bon sens. Est-ce par des mesures administratives ou est-ce par des incitations économiques qui impliquent plus de souplesse mais aussi de lutter contre la corruption. Or cette région, du gouverneur du territoire du Primorié au maire de Vladivostok, voit une succession de cas politiques, de scandales etc. Bien sûr toutes les mesures qui sont prises vont plutôt dans le bon sens puisqu’il s’agit d’investir, de mobiliser les forces, de mobiliser la population 1) pour qu’elle ne parte pas 2) pour qu’elle aille là-bas. Mais c’est urgent car il s’agit d’un tiers de la Russie et ce tiers continue de se dépeupler. Donc je crois que ça fait partie des enjeux stratégiques de demain pour la Russie et je crois que les mesures qui sont prises n’ont pas d’effet visible, dirais-je.

Arnaud Dubien
Il y aurait une prise de conscience au niveau de l’Etat, quelques moyens affectés mais pas d’efficacité ?

Jean Radvanyi
C’est le problème des régions frontalières. Une grande partie des régions dynamiques importantes de l’Extrême-Orient sont frontalières. Or les régions frontalières en Russie, c’est une classe à part. C’est une classe où les règles habituelles ne sont pas tout à fait appliquées, parce que ce sont des régions où la vigilance est moindre. C’est une question que je me pose en général, même pour des régions occidentales. On a souvent l’impression que les régions frontalières russes ne profitent pas de leur avantage naturel. Ce qui est à l’inverse le cas dans la géographie mondiale : ce sont des régions dynamiques (ce sont des lieux de passage, des lieux de coopération, des lieux d’échange) ; En Russie souvent, pour les régions frontalières, cela se traduit par l’inverse. Parce qu’il y a trop de contrôles, il y a une sorte de peur, il y a une inertie des politiques spécifiques pour les régions frontalières qui finalement bloque les initiatives. Ce sont des questions qui ne s’appliquent pas seulement à l’Extrême-Orient, ce sont des questions plus globales qui méritent analyses et discussions.

Arnaud Dubien
Aurélie Bros, une double question piège : est-ce que North Stream 2 et le Turkish Stream seront construits ? Je pose la question alors que Vladimir Poutine est apparemment en train de signer quelque chose à Istanbul avec son homologue turc.

Aurélie Bros
Bon, je vais essayer de répondre, j’ai oublié ma boule de cristal. Avant de parler du North Stream 2 et du Turc Stream, il faut simplement faire un petit saut en arrière et se rappeler que ce sont des projets qui sont le fruit d’une stratégie de diversification des rôles des approvisionnements qui a été établie par Gazprom au début des années 2000 dans le but de sécuriser le transit du gaz russe à destination du marché européen. Donc ces projets sont intimement liés à la situation dans les pays de la CEI occidentale et tout particulièrement en Ukraine.
L’autorité de la concurrence polonaise a un petit peu brouillé les cartes cet été en signalant que le projet North Stream 2 n’était pas conforme au droit de la concurrence. A partir de ce moment-là, la plupart, plutôt la totalité des partenaires occidentaux de Gazprom ont décidé de ne pas entrer dans la joint-venture qui aurait permis la construction de ce gazoduc. Donc aujourd’hui la situation est la suivante. C’est-à-dire que si on regarde les déclarations faites par l’entreprise, Gazprom se tient au calendrier malgré la décision polonaise. Les tubes ont été commandés. On est en train de les bétonner – les tubes qui traversent un espace maritime sont beaucoup plus fragiles donc ils doivent être renforcés – et si Gazprom maintient ce rythme, l’entreprise sera en mesure de pouvoir poser des tubes au fond de l’eau à partir du premier trimestre 2017.
Et donc il y a un double problème qui se dessine à l’horizon. Le premier c’est la question du transit ukrainien qui n’a pas du tout été résolue et qui semble en fait impossible à résoudre puisque jusqu’à présent le contrat de transit qui liait l’Ukraine est un contrat en flux. C’est-à-dire que Gazprom payait son transit en fonction de la quantité de gaz qui transitait par le territoire ukrainien. Le gouvernement à Kiev a décidé que, dorénavant, un contrat de transit signé, cela devrait être un contrat en capacité et un contrat dont les prix sont multipliés par deux. Donc le calcul est plutôt simple à faire : vous prenez des prix multipliés par deux et une capacité de transport utilisée à moins de 50%, vous avez un prix du transit qui est pratiquement multiplié par quatre. Donc on peut comprendre que Gazprom ne soit pas franchement intéressé par la question ukrainienne. C’est la situation actuelle.
Le second problème porte véritablement sur la législation européenne. C’est-à-dire que le droit communautaire impose à Gazprom un accès aux tiers. Alors vous allez me dire pourquoi North Stream 1 n’a pas été dans l’obligation de le faire et pourquoi avec North Stream 2 on demande un accès aux tiers ? La différence entre ces deux gazoducs c’est que dans le premier cas, North Stream 1, c’est un gazoduc de production, c’est-à-dire un gisement qui est mis en exploitation pour alimenter le marché européen. A cette époque c’était le gisement Chtokman, gisement qui n’a pas du tout été mis en exploitation mais l’exemption a été maintenue. Le projet North Stream 2 va lui mobiliser des gisements qui sont déjà en exploitation. Et de ce fait le droit communautaire s’applique étant donné que le gazoduc traverse les eaux territoriales européennes. Cette situation est complexe mais on peut penser que des avocats avec beaucoup d’imagination arriveront peut-être à proposer des solutions.

Arnaud Dubien
In fine la décision est politique ou juridique côté européen ?

Aurélie Bros
C’est un peu comme une partie de tennis. Beaucoup de voix en Allemagne ont envisagé de faire un accord intergouvernemental pour résoudre l’épineux problème juridique et les Polonais ont réagi à cela de peur que ce soit accepté et que la décision européenne soit perçue comme une décision allemande. Donc je crois que c’est un jeu de rivalité entre pays européens qui est en train de se jouer.

Arnaud Dubien
Et la Turquie alors ?

Aurélie Bros
Alors la Turquie. Là où l’on fait la transition assez rapidement c’est que Gazprom avait déjà été exposé au même problème avec le South Stream pour lequel il devait également offrir un accès aux tiers. Le Turc Stream est un peu le petit frère ou l’avatar du South Stream. Une fois que les partenaires occidentaux ont décidé d’abandonner le projet, Gazprom s’est retrouvé avec une station de compression et des tubes sur une plage. Les investissements ayant déjà été faits Gazprom a tout intérêt à construire ce gazoduc. C’est un peu comme une partie de LEGO. On reprend les mêmes pièces, on va juste les assembler différemment pour rendre le projet faisable. Au lieu de faire terminer le gazoduc en Bulgarie, on va le faire terminer en Turquie et la question du droit européen ne se pose pas. D’après Gazprom ce projet est composé de quatre lignes. Quatre lignes c’est peut-être un peu excessif au vu de la situation actuelle. On peut s’attendre à ce que Gazprom n’en construise qu’une seule. Une seule c’est la capacité qui est suffisante pour finalement mettre un terme au transit du gaz à destination du marché européen via le territoire ukrainien. Une ligne également parce que la consommation en général en Europe est plutôt à la baisse. On est dans une situation de décroissance énergétique et les demandes dans un avenir plus ou moins proche ne vont pas augmenter de façon exponentielle. C’est-à-dire que jusqu’à présent on était dans une logique où plus on s’enrichissait plus on consommait de l’énergie. Ce qui s’est passé c’est que la transition énergétique qui a été initiée par la Commission européenne porte ses fruits. Si on regarde les dernières données entre 2006 et aujourd’hui, la consommation énergétique au sein de l’Union européenne a baissé de plus de 11%. Donc ça, c’est une tendance structurelle qui va se maintenir dans les années à venir. La deuxième conséquence de cette transition est que l’on consomme moins mais qu’on consomme plus d’énergie renouvelable. Ça c’est un défi pour Gazprom mais c’est aussi un défi pour toutes les entreprises qui veulent faire une percée sur le marché européen.

Arnaud Dubien
Merci beaucoup Aurélie, je me tourne vers Igor Delanoë. Cher Igor, quel bilan peut-on tirer d’un an d’intervention militaire russe en Syrie et à quoi faut-il s’attendre de la part de la Russie dans la région, de façon plus générale, au-delà du cas syrien ?

Igor Delanoë
Quel bilan peut-on tirer de la première année de l’intervention russe en Syrie ? Je pense qu’il y a deux bilans à tirer, un bilan militaire et un bilan diplomatique.
Alors, au plan militaire, c’est un bilan plutôt positif, dans le sens où on a constaté un saut qualitatif indéniable des forces armées russes, comparativement à la précédente manifestation de la force militaire russe à l’occasion de la guerre de Géorgie en 2008. Depuis 2008, il y a eu une réforme militaire initiée par le prédécesseur de Sergueï Choïgou, Anatoli Serdioukov. Dans la mesure où on a assisté à un déploiement de force qui a beaucoup surpris tous les observateurs de la chose militaire russe, on a eu déploiement d’un groupe aérien, on a eu des frappes avec des missiles de croisière à partir de sous-marins, à partir de plateformes navales. On a eu l’usage de drones. Donc, finalement, un usage très à l’occidental des forces auquel on ne s’attendait tout simplement pas. Et donc de ce point de vue-là on peut dire que c’est une réussite.
L’objectif qui était concrètement la consolidation des positions du régime qui était très franchement menacé avant l’intervention russe, était en fait pratiquement atteint dès la fin de l’année 2015, c’est-à-dire au bout de trois à quatre mois d’intervention sur le terrain. Le reste de la campagne active, jusqu’au faux vrai retrait du 14 mars 2016, avait pour but de marquer le plus de point possible sur le plan militaire en vue de la reprise des négociations à Genève. En termes de pertes, on parle d’une vingtaine de mort, on parle de trois hélicoptères qui ont été abattus, un avion abattu par un pays membre de l’OTAN. En termes de coûts, le chiffre calculé par différentes sources est en dessous du milliard de dollars, entre 800 et 900 millions de dollars. Là aussi ça dépend des estimations qu’on peut avoir mais c’est un coût qui est tout à fait acceptable.
Ce qui m’emmène au deuxième volet du bilan, le bilan diplomatique, qui lui est bien plus contrasté. Dans l’absolu, l’intervention militaire russe a permis de faire renaître le processus de Genève qui s’était arrêté avec Genève 2 en février 2014 : cela donne Genève 3 et l’instauration d’un duopole russo-américain sur la tentative de résolution politique de la crise. Dans l’absolu on peut dire que l’un des objectifs qui était de tenter de relativiser l’isolation de la Russie qui a fait suite à la crise ukrainienne est très partiellement atteint, dans la mesure où la Russie se rapproche des américains pour le règlement d’une crise internationale de premier plan. En revanche l’objectif qui était de sortir complètement la Russie de l’isolation notamment vis-à-vis des pays occidentaux est très partiellement atteint puisque Vladimir Poutine appelait de ses vœux la formation d’une alliance internationale contre le terrorisme, objectif qui n’a pas fonctionné, même après les attentats de Paris en novembre dernier et en dépit du fait que le président Hollande a appelé lors d’un Congrès à Versailles à la création de cette alliance. Cela a donc été un rendez-vous manqué, ça n’a pas fonctionné pour un tas de raisons.
En revanche, là où l’on peut voir qu’au plan diplomatique les choses avancent et avancent même bien – je ne parle pas de Genève où la relation est stagnante, mais des relations entre la Russie et les pays du Moyen-Orient. On constate une amélioration des relations entre la Russie et Israël, qui étaient déjà très bonnes mais qui, à l’occasion de la crise syrienne, gagne encore en profondeur. On constate aussi un rétablissement des relations avec la Turquie qui après la brouille qui a duré 7 mois devrait donner – là aussi avec la prudence qui est d’usage – aux deux pays une plus grande résilience dans les relations bilatérales, notamment après l’incident dont ils ne veulent plus voir aucune réédition. On a aussi, malgré un passif très compliqué, des relations constructives entre la Russie et l’Arabie saoudite. Ce sont des relations éminemment compliquées mais malgré tout, ils discutent, ils se rencontrent, ils échangent et la qualité des relations y gagne. On peut aussi faire un constat plutôt positif avec l’Egypte. Il y a des très bonnes relations malgré les turbulences suite notamment au crash de l’avion – enfin l’attentat au-dessus du Sinaï – dont les ramifications ne sont pas encore totalement résorbées. Il y a encore des dossiers qui fâchent mais de manière générale il y a des convergences très fortes qui permettent de dépasser là aussi ces petits dossiers qui fâchent. Donc sur la région, paradoxalement, je dirais que la Russie diplomatiquement marque des points, elle parle avec tout le monde. Du régime Syrien en passant par la Turquie, par les Qataris et avec l’Egypte, la Russie a une capacité de dialogue qu’elle a conservé malgré son insertion militaire dans le conflit.
Sur la question en corollaire : à quoi faut-il s’attendre ? Dans l’immédiat la situation est très mauvaise. On a le processus de Genève qui est complètement stagnant, pratiquement mort. Les relations entre la Russie et les Etats-Unis sont revenues à un niveau de qualité extrêmement bas, assez inquiétant. On assiste au retour d’une rhétorique qui emprunte des termes à la guerre froide. On a entendu récemment parler de guerre nucléaire, de plutonium. On voit ces jours-ci fleurir des projets de réouverture de base, à Cuba, au Vietnam, en Egypte, donc tout cela rappelle évidemment des souvenirs de la guerre froide qui sont typiques de ces périodes de froid dans les relations russo-américaines. Je pense que d’ici les élections américaines il y a peu à attendre des relations diplomatiques, dans la mesure où je ne vois pas les Etats-Unis se réengager dans un cycle de négociations qui aboutirait à un accord contraignant avec les Russes. Obama a envie de transmettre le dossier à la future administration, de manière à ce qu’elle ait la plus grande liberté de manœuvre diplomatique. Par conséquent il s’agit de tenir mais il y a quand même un certain nombre de paramètres dont il faut tenir compte, c’est-à-dire que les Américains ne veulent pas s’impliquer directement dans le conflit. Il ne faut pas s’attendre à mon avis à des mesures spectaculaires sur ce dossier-là. Dans le même temps il ne faut pas laisser le monopole aux Russes. Par conséquent on peut s’attendre à des contre-mesures pour limiter l’action de la Russie dans la région. C’est un peu le plan B évoqué par John Kerry à l’époque. On peut penser à des sanctions contre la Russie. On peut penser à la livraison de dispositifs de missiles anti-aériens qui auraient déjà eu lieu soi-disant dans certaines zones, paraît-il. On peut penser à des frappes sur les positions du régime mais bon les Russes ont pris leur disposition pour éviter ce type de scénario. Je pense que jusqu’au début de 2017 ça va être difficile de voir les choses bouger, en tout cas au plan diplomatique.

Arnaud Dubien
Merci beaucoup Igor. Natalia Iourievna, vous étudiez depuis longtemps les élites politiques françaises. En quoi se différencient-elles de l’élite russe dans l’ensemble ?

Natalia Lapina
En règle générale, je voudrais dire que l’étude et la comparaison de pays différents amènent à des résultats très intéressants, parfois tout à fait inattendus.
L’élite française se caractérise par le consensus de l’élite autour de la question républicaine. Le consensus républicain c’est la base, l’unité de l’élite française. Au-delà se profilent de nombreuses différences idéologiques, politiques. Les hommes et femmes politiques appartiennent à différents partis, à différents camps concurrents. Tu perds aujourd’hui, demain tu peux gagner au sein du système démocratique concurrent.
En ce qui concerne l’élite russe, il y a à son endroit un autre type de consensus. Mais il existe également. A la base de ce consensus, me semble-t-il, il y a un principe de loyauté envers le régime politique en place, envers le pouvoir politique en place, et il y a surtout une volonté sans faille de conserver son statut, c’est-à-dire de conserver le système comme si c’était son propre statut d’élite. En ce qui concerne l’idéologie, l’idéologie est pratiquement absente car nous vivons dans un vacuum idéologique. Nos élites également vivent dans ce vacuum idéologique. Au fond, y a-t-il de grandes différences entre l’idéologie du LDPR (le parti libéral-démocrate), celle de Russie unie et celle de Russie juste ? Souvenons-nous qu’à un moment en 2013, le groupe distinct Russie juste souhaiter se convertir en parti d’opposition : il n’y a rien eu à faire. C’est-à-dire qu’en fait, il y a certaines nuances qui laissent penser que la Douma d’Etat se transforme en espace de débat. La question est : quel genre de débats ? Visiblement entre les alliés sans conditions du régime, les partisans du système politique actuel. Il n’y pratiquement pas d’opposants. Des positions plus douces et des positions plus dures se feront entendre, sans doute, des variantes quant au moyen de régler telle ou telle question. C’est comme cela que je le vois. Peut-être y a-t-il un autre point de vue sur ces problèmes.
Le deuxième moment est très important. La carrière politique en France commence très tôt. Vous êtes enrôlés. Vers 14-16 ans pour les socialistes, vers 18 ans pour les Républicains. Ce sont les données des sociologues français. C’est-à-dire que dès son plus jeune âge la personne fait un choix politique. Ce choix est déterminé par sa famille, son milieu de vie, par une quantité de moments. En principe, au cours de sa vie, l’homme ou la femme politique peut migrer d’un parti à l’autre. La règle est de suivre un spectre politique bien défini : les verts passent chez les socialistes, les socialistes chez les verts, les centristes vont chez les républicains et ainsi de suite.
En Russie, la situation est tout à fait différente, en ce qui concerne les migrations de masse, les migrations d’élites politiques. Je me souviens d’un entretien enregistré à la fin des années 1990. J’avais interviewé un homme politique ayant perdu lors d’une élection. Je lui demandais : « quelles sont vos perspectives désormais ? ». Il m’a dit : « eh bien je vais intégrer le parti des vainqueurs ». Je veux vous dire que ce n’est pas une blague, ce n’est pas drôle, c’est le système tel qu’il est, les gens ne se sentent pas responsables. S’il y avait une véritable concurrence, si l’opposition pouvait arriver au pouvoir et ensuite perdre le pouvoir à la suite d’élections, ce serait différent bien sûr. Mais dans un système où le gagnant attire à lui tout ce qui reste des gens politiquement actifs ? Prenez par exemple des femmes politiques célèbres : Mizoulina et Iarovaïa. Ce sont des femmes politiques qui proposent aujourd’hui des législations répressives et des lois dures : la loi antiterroriste de Iarovaïa, lа loi Mizoulina sur l’interdiction de l’avortement. Et elles sont pourtant des Iablokistes, des femmes démocrates remarquables des années 1990 que le partie Iabloko a fait venir à Moscou. Voilà ensuite comment s’est décidé leur destin.
On pourrait évoquer beaucoup de sujets toutefois j’aimerais mentionner non pas seulement les différences mais les points de rapprochement. Il y a un mot remarquable : la loyauté. Ce mot est formidable et très caractéristique de n’importe quel homme ou femme politique, français ou russe. Vous voulez arriver au pouvoir ? Soyez loyal. Dans le paysage politique français actuel il y a une présence croissante de gens qui ont fait leur carrière politique à travers l’appareil des partis. C’est un fait statistique. C’est confirmé par les enquêtes sociologiques. Les gens qui ont fait leur carrière comme Ségolène Royale, Hollande et beaucoup d’autres, ce sont des gens qui obtiennent le soutien de personnalités, tel François Mitterrand ou d’autres.
Aujourd’hui, une carrière politique rapide et efficace se fait dans « l’entourage immédiat », comme disent les Français. Vous faites partie du réseau d’un homme politique de premier plan ? Vous êtes collaborateur d’un ministre ? Vous aurez alors l’opportunité de devenir un homme politique : c’est cela la loyauté.
Vous savez quelle anecdote on m’a racontée à l’Assemblée nationale ? Quelle différence y a-t-il entre un député et un mannequin ? Le mannequin ne mange pas pour garder la ligne, le député garde la ligne pour manger.
De sorte qu’en Russie aussi la loyauté est le principe le plus important de l’activité politique de l’élite. Les recherches sociologiques, qu’ont menées mes collègues de Saint-Pétersbourg, ont montré que lorsqu’on pose aux représentants de l’élite politique la question : « quel a été l’élément le plus important dans votre carrière ? », ils répondent : « le soutien de dirigeants de premier plan et les relations ».

Arnaud Dubien
Merci. Evguéni Evguéniévitch, nous venons de parler de consensus. Je sais que parmi les économistes il y a un consensus sur le fait que l’économie russe a touché le fond. Etes-vous d’accord avec cette appréciation ? Et qu’adviendra-t-il après ce passage à vide ?

Evguéni Gavrilenkov
Vous savez, d’un côté, je suis d’accord. D’un autre côté, il est impossible de le dire de façon aussi assertive, car à la différence de nombreux pays occidentaux, l’économie russe dépend dans une bien plus grande ampleur de la politique économique que des prix du pétrole. Pour simplifier, on peut dire que dans les pays occidentaux, notamment aux Etats-Unis et dans les pays européens, la politique macroéconomique s’est épuisée, dans le sens où les taux sont à 0, l’assouplissement quantitatif (quantitative easing) est appliqué et il n’y a plus de marge de manœuvre. En dépit du fait que les déficits budgétaires se réduisent, le niveau de la dette des pays du G7 dépasse la moyenne, se situant autour de 120%. Cela signifie que la relance fiscale et budgétaire de l’économie est impossible.
Il en résulte que pour le moment nous ne voyons aucun changement effectif dans la politique macroéconomique des pays européens et des Etats-Unis. Par exemple, aux Etats-Unis, on ne peut pas élever les taux d’intérêt paraît-il, parce que cela frapperait trop douloureusement ceux qui au cours des trois dernières années ont activement travaillé sur le marché. Mais d’un autre côté, il est défendu de poursuivre cette politique de taux bas et d’assouplissement quantitatif au motif que cela punit ceux qui ont épargné auparavant, c’est-à-dire les investisseurs, les fonds de pension, etc.
Il en résulte un immobilisme, et partant, les autorités russes ont à mon avis également adopté cet immobilisme, reprenant à leur compte l’expérience de leurs voisins. Pourtant la situation en Russie est très différente. Tout d’abord, en Russie il n’y a pas de problème de dette en tant que tel. Si l’on regarde la dette des ménages en pourcentage du PIB, elle est de 13%, celle des entreprises de 35-40% selon le cours qui influe sur la composante monétaire. La dette souveraine est inférieure à 20% du PIB. Ce n’est pas tant que ça. Mais l’économie stagne. Je suis d’accord avec la thèse, selon laquelle le fond a été atteint. En plus de cela, il y a déjà un an, lorsque j’occupais mon poste précédent, nous évoquions un pic négatif déjà derrière nous. Lors du deuxième trimestre de l’année derrière, il s’agissait d’un « trou » que nous avions franchi mais depuis lors les indicateurs mensuels ou trimestriels n’affichaient aucune croissance. Un trimestre meilleur, un trimestre moins bon, mais tout était dans les limites de la précision de la mesure : l’économie en était arrivée à un plateau.
Pourquoi y a-t-il eu une telle récession l’année passée ? A mon avis, cette récession était assez superficielle. Tout d’abord, la baisse des prix du pétrole a eu un effet important. En moyenne, en 2014, le baril de pétrole valait 97 dollars, tandis que le prix moyen a été l’année dernière de 52-53 dollars le baril. C’est-à-dire qu’on a assisté à une chute du prix de baril de 40%. Il s’agit d’une baisse plus importante que lors des épisodes de crise de 2009 et de 1998. L’année 1999 doit être prise à part, dans la mesure où il s’agit d’une année glissante au calendrier. En 1998, la crise a eu lieu au milieu de l’année. En dépit d’une forte baisse du prix du pétrole, la contraction du PIB survenue l’année passée a été modérée. Et cette année, la croissance sera très probablement nulle. Les statistiques affichent pour le moment moins 0,6 – moins 0,7%. Il est probable que le quatrième trimestre soit un peu meilleur, en partie du fait de l’agriculture, mais ce n’est pas de la croissance, tout est en jachère. On se heurte ici à la politique économique, à la politique macroéconomique, entre autres à ce que les régulateurs vont faire.
En premier lieu, le taux directeur, qui se situe à un niveau supérieur à 10%, est évidemment haut pour l’économie, car c’est une sorte de benchmark pour les emprunteurs souverains. En d’autres termes il est admis que le rendement des titres étatiques ne peut pas être considérablement plus bas que le niveau du taux directeur. Par conséquent, pour les autres acteurs de l’économie, pour les autres emprunteurs, les taux sont encore supérieurs à 15-17% pour les entreprises, bien qu’on ait assisté à une baisse des taux ces derniers mois.
En ce qui concerne les prêts aux ménages, si l’on exclue les prêts hypothécaires, le taux des crédits à la consommation tourne autour des 22%. De ce fait, la Russie se trouve dans une situation où, détenant une faible dette mais de hauts taux d’intérêt, le rapport économique est similaire à celui d’un hypothétique pays dont la dette est forte mais les taux directeurs bas. Cela a pour effet une compression des revenus actuels. De ce fait la demande intérieure ne croît pas. Par conséquent, et c’est une question politique, on se demande si les régulateurs vont baisser ou non les taux d’intérêts.
Je comprends que l’heure tourne, mais je voudrais aborder en passant un thème important. La situation présente est quelque peu superficielle en ce que, maintenant le taux à un haut niveau, la Banque centrale encourage le ministère des Finances à ne pas s’impliquer sur le marché intérieur. Le ministère finance son propre déficit, il dispose à cet effet du Fonds de réserve. Au lieu de libérer une quantité suffisante d’obligations, le ministère des Finances vend le Fonds de réserve à la Banque centrale. Il obtient de ce fait des liquidités bon marché et finance le déficit, c’est-à-dire que l’on perd les émissions financières découlant du déficit budgétaire. « L’argent bon marché » est émis lorsque les taux d’intérêt sont nuls. L’absence de récession comme l’absence de croissance entretiennent cette situation. Se pose alors une question naturelle : que se passera-t-il lorsque le Fonds de réserve s’amenuisera ? Qui émettra les liquidités ? Qu’adviendra-t-il du secteur financier ? On ne peut donner de réponse univoque à cette question. Le fond semble être atteint, mais l’avenir est en grande partie dans les mains des régulateurs. Que nous remontions ou que nous replongions dépend de leurs actions.

Arnaud Dubien
Merci. Nous avons reçu une première salve de réponses qui donnent un aperçu des thèmes abordés dans notre rapport annuel. Je vous passe la parole, la parole est à la salle pour une demi-heure d’échange environ avec nos invités. Que les personnes qui souhaitent intervenir se signalent, se présentent et posent leurs questions, bien entendu intelligentes et concises dans la mesure du possible. Qui veut commencer ? C’est toujours la première question la plus difficile.

Jérôme Bonhomme, entreprise Aereco
Bonsoir. Jérôme Bonhomme, entreprise Aereco, nous produisons de l’équipement pour le secteur de la construction, entre autres. Je souhaiterais poser une question aux économistes. Selon vous, que faut-il attendre du cours du rouble en lien avec les monnaies étrangères ? Qu’attendre des régulateurs et des agents économiques sur ce terrain ? Merci.

Evguéni Gavrilenkov
C’est-à-dire, que va-t-il advenir du rouble. Nous voyons que ces derniers temps le prix du pétrole s’est stabilisé quelque part autour de 50 dollars le baril, et il est entendu qu’on ne peut exclure un tel facteur qui est déterminant pour la dynamique du cours du rouble. Mais une autre prévision est à prendre en compte. Le prix du pétrole a chuté à la fin de l’année dernière, il a continué de chuter en janvier. On a écrit de nombreux papiers de recherche sur le fait qu’il pourrait descendre à 20-25 dollars le baril. Sur la base de ces attentes, le rouble a faibli. Mais du temps a passé et après un certain temps il est devenu clair qu’un niveau inférieur à 30 dollars le baril n’était pas très rentable pour les producteurs de gaz de schiste. Ce secteur du marché cherchait ses limites et continue de les chercher, à mon avis. Je ne vais pas entrer ici dans les détails du fonctionnement de ce business, mais il est très dynamique et s’adapte facilement. On peut conserver les forages et les remettre en service rapidement afin de reprendre l’extraction de ce gaz de schiste, dont le flux est vigoureux. En ce moment les producteurs de gaz de schiste aboutissent dans leur recherche des limites inférieures et supérieures de leur production. Par conséquent, puisque l’on évoque le rouble, c’est un facteur d’excessive volatilité. Aussi les attentes concernant le prix du pétrole ne vont pas tant que cela exercer de pression sur le rouble, comme cela a été le cas à la fin de l’année 2014 et au début de l’année 2015. Nous en revenons ici à la politique des régulateurs.
C’est-à-dire que cette volatilité fondamentale du rouble dans le contexte de facteurs extérieurs est à présent probablement retombée à un seuil traditionnel. Mais de l’autre côté de l’équation, qu’est ce qui détermine le cours du rouble ? La demande et l’offre des devises. La demande de devises correspond à la balance des paiements courants, au pétrole. L’offre de devises, c’est la quantité de liquidités injectée dans le système. Ici il faut être attentif à ce que feront les régulateurs, tel que je viens de l’évoquer. Je n’ai parlé que de la Banque centrale, mais au cours des deux dernières semaines il a été déclaré que le ministère des Finances injecterait 300 milliards de roubles, ce qui n’était absolument pas attendu. Le déficit par conséquent augmente. Cela signifie que le plus probable est une émission massive, une vente massive de la part du Fonds de réserve. Ce déficit sera bien sûr en partie couvert par l’émission d’obligations mais dans les conditions d’un prix du pétrole d’un niveau de 50 dollars le baril. S’il en remonte pas, le rouble, évidemment devrait être plus faible. Si ce n’est sans doute pas 70, ce sera autour de 67. Ce niveau, correspondant au prix du pétrole, sera, il me semble, plus confortable à la fin de l’année, compte-tenu du fait que la balance des paiements courants se réduira. A présent on va commencer à importer de plus en plus. Le niveau actuel du cours du rouble n’est pas durable. Il devrait être à 66-67 actuellement. Mais au fil du temps, le rouble va s’affaiblir à la mesure de l’inflation, qui est toujours anormalement élevée et non à 1% comme pour le dollar américain. Par conséquent, la différence de taux d’inflation devrait exercer une pression sur le rouble à plus long terme.

Arnaud Dubien
Merci beaucoup, questions suivantes, il y en a ici.

Un homme dans le public
Une question pour le professeur Radvanyi. Vous nous avez parlé de la politique des régions, surtout orientée à l’Est de la Russie. Est-ce que vous pourriez partager vos impressions en général sur l’ensemble des régions russes. Quelle région remporte votre intérêt actuellement ? Et en deuxième lieu, pour les élections récentes on a vu que beaucoup de gouverneurs et de membres locaux ont été élus surtout parmi le parti au pouvoir Russie unie. On peut se demander si ce n’est pas un cadeau empoisonné dans la mesure où ces élus vont devoir travailler dans des conditions budgétaires difficiles. Comment vont-ils réaliser leurs projets, leurs politiques, etc. ? Merci.

Jean Radvanyi
C’est certain que les gouverneurs de région ont des tâches difficiles. Notre collègue a montré que la dette russe était faible mais il y a des dettes régionales et locales qui sont fortes et dans certains cas on sait qu’une partie des régions russes doivent affronter des dettes vraiment préoccupantes qui imposent au gouvernement fédéral d’intervenir. Je pense qu’il faut surtout dire qu’on a eu une situation très variée selon les régions. On a des régions vraiment très différentes. On a certain nombre de régions vraiment très dynamiques. On sait lesquelles elles sont traditionnellement. Ce sont les régions productrices de matière première, pétrolière, gazière, les régions de la métallurgie dynamique, des régions du Sud, agricoles, qui bénéficient dans la dernière période d’une réelle élévation des investissements dans l’agriculture. C’est très sensible dans la région de Rostov, de Krasnodar (territoire de Krasnodar), même de Voronej et d’Orlov.
Il y a aussi des régions véritablement en crise. Si globalement la situation des sanctions, contre-sanctions, affaiblissement du rouble ont des effets partout, ces effets sont très inégaux en fait. Dans la plupart des régions on a un choc, mais il y a des régions entières y compris dans la partie européenne, y compris entre Moscou et Saint-Pétersbourg. Il y a eu dans le Rapport annuel des articles sur cette région qui montrent que même entre Moscou et Saint-Pétersbourg il y a des régions en crise car ce sont des régions rurales d’où les populations partent, des régions de sous-investissement, des régions de mono-industrie où il y a des « monogorod », etc., donc des régions difficiles y compris dans la partie européenne. Ce qui est clair c’est que les élites régionales ne sont pas forcément toujours prêtes à répondre à tous ces défis. En tout cas il y a eu beaucoup de rapport sur la situation régionale. J’avais un rapport de Monsieur Koudrine, qui relevait une chose un peu paradoxale : la façon dont sont nommés les gouverneurs aujourd’hui ne les préparent pas forcément à être les plus efficaces dans la réponse à des questions complexes dans la politique régionale, dans la politique économique. La loyauté n’est pas forcément un signe de compétence et ça pose un certain nombre de problèmes dans la gestion concrète des régions. En même temps il y a une politique fédérale extrêmement attentive, c’est-à-dire que dès qu’il y a une situation de crise qui apparaît que ce soit au niveau des têtes publiques, des régions, de villes particulières. On a parlé d’une vingtaine de régions très sensibles où la situation sociale peut dégénérer et à ce moment-là le gouvernement fédéral répond. Il y a une politique qui n’est pas une politique de long terme mais de réponse pragmatique à des situations de crise locale. Et c’est important car si l’on peut déjouer des situations de crise locale même si cela vient du gouvernement central, sans doute est-ce préférable.

Arnaud Dubien
Valéri Fiodorov doit nous quitter un peu prématurément. Y a-t-il des questions spécifiquement adressées à lui ? Madame.

Une dame dans le public
J’ai une question. Vous avez parlé des résultats des élections, assez inattendus de votre point de vue. Cependant vous n’avez rien dit quant au taux de participation et quant à votre estimation concernant le fait de savoir si les conditions du vote étaient honnêtes pour la concurrence et si cela a eu une incidence sur les résultats du vote. De la même façon, quelle est votre estimation de la falsification des résultats par le parti au pouvoir ?

Valéri Fiodorov
Nous attendions un taux de participation de 45% mais quelques temps avant le jour même du vote, le taux estimé a un peu monté. Lors de la dernière semaine précédant le vote, nous avons mené ce qu’on appelle un « trekking ». C’est une sorte d’enquête sociologique, nous permettant de connaître au jour le jour la hausse du taux estimé de participation. C’est pourquoi, en principe, l’estimation d’un taux de participation de 50% a été formulée juste au moment du vote. Le taux de participation officiel, si je ne me trompe, a été de 48%. C’est le premier élément.
Le deuxième concerne le caractère honnête de ces élections pour la concurrence. Qui rédige les lois ? Le pouvoir en place. Comment les écrivent-ils ? Ils les rédigent toujours et partout en mettant au premier plan l’intérêt public tout en masquant subtilement leurs propres intérêts. Je ne pense pas que la Russie soit sur ce plan-là une exception. Mais je dois souligner que cette fois, de mon point de vue, le pouvoir a accordé une attention exagérée à ce qu’on appelle la concurrence, la lisibilité du vote et sa légitimité. Nous devons ici nous rappeler les changements de direction à la Commission électorale centrale : à la place de Vladimir Tchourov, discrédité en 2011, on a Ela Panfilova issue d’un mouvement de protection des droits de l’homme, si je ne me trompe, du Conseil pour les droits de l’homme. De surcroît, il y a eu des changements de direction dans toute une série de commissions électorales régionales, parmi ceux qui se vantaient d’être des falsificateurs ardents. Beaucoup d’efforts ont été faits afin de remédier à une situation de concurrence électorale illégale. Dans quel but ? Dans un but assez simple : pour éviter toute résonnance des protestations contre les élections truquées, ce qui, à mon avis, a réussi. Les élections ont eu lieu il y a déjà trois semaines, aucune protestation n’a été observée.
En ce qui concerne l’ampleur de la falsification, je présenterai les choses ainsi. En ce qui concerne les listes électorales de Moscou, la falsification était quasi nulle. Je veux dire que dans la ville de Moscou, où nous avons mené un sondage de sortie, nos résultats ont différé de 1 à 1,5% par rapport aux résultats de la Commission électorale moscovite.
En Russie, dans l’ensemble, nous avons également mené des sondages de sortie des urnes. Mais voici nos chiffres : de l’ordre de 44% pour Russie Unie pour un résultat officiel, vous le savez, de 54%. S’agit-il d’une falsification ou avons-nous mené un sondage de sortie des urnes de trop faible qualité ? Ou alors, comme nous le savons tous, les gens ont tendance à ne pas s’exprimer en toute franchise lorsqu’on les interviewe. Ces effets existent aussi. Mais je pense que la vérité est entre les deux, entre nos estimations et celles de la Commission électorale, c’est pourquoi mon appréciation finale est que ces élections ont été plus propres qu’en 2011. Mais j’espère que les prochaines élections seront encore plus propres.
Et pour finir, de mon point de vue, ces falsifications n’ont pas apporté d’altérations décisives sur les résultats. A mon sens, cela a été les effets, non pas tellement des intérêts des autorités fédérales, mais des autorités régionales. On dit ici que nous avons des gouverneurs qui ne valorisent pas seulement les compétences mais aussi la loyauté. Et y a-t-il un meilleur signe de loyauté que le pourcentage des voix obtenues par le parti au pouvoir lors des élections ? Par conséquent, les gouverneurs sont suffisamment incités à gonfler fictivement les scores de Russie unie, afin d’afficher un bon résultat de vote. Il y a une deuxième motivation, en lien avec la crise et le mauvais état prolongé des budgets régionaux. Plus vous obtenez de députés à la Douma d’Etat, plus vous avez de chance, lors de la répartition du « gâteau budgétaire » déjà réduit, de défendre les intérêts financiers de votre région. C’est pourquoi la situation est paradoxale : les régions qui ont été les plus « propres » cette fois-ci, celles qui ont tenu les élections les plus propres et les plus honnêtes, de facto, ont moins de représentants à la Douma d’Etat que celles qui, comme on dit chez nous, ne se sont pas trop efforcées et n’ont pas trop peiné à la mise en œuvre d’une loyale concurrence, de transparence et de légitimité.
Voilà encore un exemple où l’idéologie entre en contradiction avec les intérêts politiques réels et les intérêts économiques. J’espère avoir répondu.

Arnaud Dubien
Merci pour cette réponse franche à une question peu simple, comme nous le comprenons. D’autres questions dans la salle ? Monsieur au dernier rang.

Un représentant de l’Ambassade d’Allemagne à Moscou
Bonjour. Je souhaitais poser une question sur les élites. Vous avez dit qu’en Russie il y avait un consensus sur la loyauté, et que ce n’était pas un consensus idéologique. Ma question : y a-t-il de l’idéologie aujourd’hui, y a-t-il des éléments d’idéologie partagés par l’élite russe ?

Natalia Lapina
En fait, le pouvoir russe a projeté et s’est efforcé pendant 25 ans de, disons, créer de l’idéologie. Cette tâche a été entreprise au temps de Boris Eltsine, et elle est bien entendue encore entreprise aujourd’hui.
Il y a des éléments de traditionalisme. Nous voyons, a priori, que dans la masse des consciences les idées traditionnelles progressent aujourd’hui. C’est le traditionalisme, la Russie, la grande puissance, des éléments de patriotisme. Pour une partie de l’élite, ces éléments sont liés à l’orthodoxie. Tous ces éléments qui sont constitutifs d’une idéologie sont aujourd’hui à l’œuvre.
On dit souvent, qu’il y a un consensus des élites sur la loyauté envers son dirigeant. Je mets cette question en doute dans la mesure où il est impossible de le vérifier. Les élites soutiennent ceux qui gagnent, je l’ai déjà évoqué. Le fait qu’au sein de l’élite ait lieu un grand remaniement, témoigne à mon avis du fait que le pouvoir n’est pas très sûr de ses élites et en souhaiterait, peut-être, de plus loyales. Je ne sais pas si j’ai répondu à votre question.

Arnaud Dubien
D’autres questions ? Irina Maltséva.

Irina Maltséva
Bonsoir. Je voudrais revenir au plan international. Je ne sais pas dans quelle mesure nous pouvons rentrer ici dans les détails de la situation internationale, mais je souhaiterais, en particulier, questionner Arnaud et peut-être d’autres représentants, disons, de l’élite occidentale. Je ne vais pas vous questionner sur les relations américano-russes. En la matière, à mon avis, tout est clair, il faut s’attendre à une rhétorique dure de campagne. Sans même parler de la Russie, ce sont les relations avec les européens qui m’intéressent. Cette question me taraude. Même les nouvelles diffusées dans la presse – je ne sais si elles sont vraies ou fausses – au sujet de la rencontre entre Poutine et Hollande, etc. Je souhaiterais comprendre ce que les Européens attendent de la Russie. Comment peut-on sortir de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons ? Prenons la Crimée. Il me semble qu’il est inutile de traiter cette question. Que devions-nous faire ? Céder le Donbass ? Il est probablement inutile d’en parler également. Nous devrions quitter la Syrie ? Tout aussi inutile. Comment pouvons-nous arriver à un niveau de relations ou nous serions tous à l’aise ? Puisque nous sentons tous que la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, est dans l’ensemble défavorable, au moins pour ceux qui, entres autres, sont impliqués dans les programmes internationaux, les partenariats, etc. Merci.

Arnaud Dubien
Vous savez que notre président a le téléphone de l’autre président. Il peut peut-être vous le passer, peut-être qu’il a quelques idées sur la question. Est-ce une réponse ? A vrai dire il n’y a pas vraiment de réponse. C’est une question terriblement complexe. Que veulent les Européens avec la Russie, qu’est ce qui pourrait changer la donne ?
Il y a des réponses très politiquement incorrectes. Je pense que pour beaucoup d’Européens, pas seulement en France mais également aux Etats-Unis, ce qui pourrait résoudre le problème c’est le départ de Poutine. Soyons francs. Ce n’est pas à l’ordre du jour. Ce qui me fait craindre que la situation soit durablement dégradée, au moins jusqu’en 2024. Est-ce qu’on peut revenir à un niveau de relations proches ou approchant celui de 2013 ou pas ? Comment ? Je crains encore une fois que la situation soit durablement dégradée car cela vient de très loin. Cela vient de très loin côté russe. Les observateurs attentifs, et ceux qui sont ici en font partie, pourraient faire remonter le vrai début de la méfiance aux années Clinton – Monsieur Clinton, si j’ose dire. A la décision d’élargir l’OTAN, etc. D’autres parleront de l’automne 2001, des nouvelles occasions perdues après un discours mémorable de Poutine au Bundestag, une décision unilatérale des Etats-Unis de dénoncer le traité ABM. On pourrait parler aussi de 2009-2010. Evidemment les européens et les américains ont aussi beaucoup de griefs.
C’est facile de la dire à posteriori mais il était aussi naïf de le croire à l’époque. L’attente inavouée des Occidentaux, c’était finalement que la Russie répète une trajectoire à la Polonaise, ou quelque chose qui ressemblerait à ça. C’était d’ailleurs ce que souhaitaient au début Boris Eltsine, Egor Gaïdar et son ministre des affaires étrangères Kozyrev, c’est-à-dire l’idée d’une Russie qui s’intègre dans un grand Occident, y compris au niveau institutionnel d’ailleurs. Et le scénario dérape assez rapidement pour beaucoup de raisons. On comprend en octobre 1993 avec ce qui se passe à Moscou et la suite que ce scénario n’est pas très réaliste. Il y a toujours cette déception initiale et il y a sans doute, si on revient aux épisodes très récents et au volet strictement russo-américain du problème, je pense côté américain : les Etats-Unis ne peuvent plus accepter que la Russie ne joue plus les règles du jeu communément admises, en tout cas admises ces dernières années. Il y a un problème de hiérarchie. Et là effectivement on entre dans des registres où la normalisation est extrêmement difficile.
Donc pour ce qui est de la relation franco-russe je pense qu’il ne faut pas exagérer la portée de ce qui a été dit ce matin. On verra. La relation franco-russe, c’est écrit dans ce rapport, en a vu d’autres et est généralement revenue à des niveaux assez supérieurs à la moyenne russo-européenne. Certaines choses ont été cassées, il y a évidemment un grand gâchis mais si on prend un peu de recul et qu’on essaie de faire preuve de sagesse, je pense que fondamentalement les choses tôt ou tard arriveront à des niveaux de compréhension honorables. En revanche je suis plutôt inquiet sur l’évolution de la relation russo-américaine à très court terme. Et cela peut avoir des effets sur le reste des relations de la Russie avec le monde. Voilà, c’était une réponse en vrac si j’ose dire, un peu rapide, à une question extrêmement vaste. Peut-être que d’autres personnes ici ? Jean ?

Jean Radvanyi
Je rajouterais quand même un élément. Il n’y a pas de position européenne. Les Européens ça n’existe plus d’une certaine façon. Ou plus exactement ça n’a jamais existé. C’est-à-dire qu’il n’y a pas une seule stratégie européenne par rapport à la Russie. Il y une mésentente. Je pense qu’il y a des désaccords très importants entre des groupes de pays. Il y a un consensus minimal, c’est-à-dire qu’il y a une analyse commune d’un certain nombre d’actions russes qui sont perçues comme des actions qui sortent du droit international et par conséquent sont unanimement désavouées. Mais une fois qu’on a quitté ce socle-là. Entre les Polonais, les Allemands, les Français, il n’y a pas vraiment de politique commune vis-à-vis de la Russie facile à dégager. Cela est en soi assez préoccupant car cela renvoie à des problèmes structurels de l’Europe et évidemment l’état de l’Europe tel qu’il est aujourd’hui avec le Brexit à venir et tous ces évènements, n’est pas favorable.
En même temps je pense qu’il y a une analyse européenne de la Russie que moi je perçois comme décalée par rapport à un certain nombre de nécessités. Je pense qu’il faut ramener dans la relation Europe-Russie de l’histoire et de la géographie. C’est-à-dire de l’histoire parce que l’on oublie le long terme, les choses fondamentales. On le voit apparaître dans le dossier ukrainien, on voit apparaître cela dans le dossier turc, dans la façon dont les européens et les russes réagissent. On oublie des éléments d’histoire structurels qui sont fondamentaux. C’est la même chose pour la géographie. Moi je suis géographe. Il y a une discussion très étrange sur la notion de sphère d’intérêts. A la fois les européens disent que c’est une notion dépassée. C’est une notion que l’on met en rapport avec la doctrine Monroe : la doctrine Monroe c’était au XIXème siècle, elle n’est plus d’actualité aujourd’hui. Les Russes n’ont pas à avoir de sphère d’intérêts. Comme si nous n’en avions pas. Comme si la France n’avait pas de sphère d’intérêts. Comme si les Etats-Unis n’en avait pas. Il faut reprendre là aussi. La géographie ça existe. Sinon on arrive à des éléments, on ne comprend plus un certain nombre de décisions.
Je pense également à ce qui se passe autour des tubes. Vous avez sans doute vu que Poutine a reçu des deux côtés c’est-à-dire qu’il a proposé – quand il propose je suppose que cela a quelques effets – que plus aucun transit ne passerait par les Etats baltes, et pareillement que plus aucun transit d’hydrocarbures russes ne passerait par l’Ukraine à horizon 2020. Il y a des éléments comme cela que nous européens devons aussi prendre en compte et intégrer aux analyses qu’on projette. Il ne faut pas, je pense, trop idéologiser nos perceptions, de part et d’autre.

Arnaud Dubien
Merci. Ce que vient de dire Jean est tout à fait fondamental me semble-t-il. Une dernière question ?

Edouard Hardi, entreprise Kiabi
Bonsoir, j’avais une question sur un sujet un peu plus trivial. Je voulais parler de football. La Russie se prépare à accueillir la coupe du monde de football d’ici un peu plus d’un an. Je voulais savoir quels étaient les risques et les attentes en termes politiques, en termes diplomatiques pour la Russie, également les retombées attendues en termes économiques. Les inégalités parmi les régions russes entre les investissements qu’elles pourraient espérer recevoir et la manne qu’amèneraient les touristes et le développement de ces championnats. Et question la plus importante : quelles sont les chances de la Russie de remporter la coupe du monde ? Merci.

Arnaud Dubien
Deux réponses. Pour la deuxième question je pense que ses chances sont presque nulles, et je ne prendrais pas beaucoup de risque en l’affirmant. Pour ce qui est de la première question, la réponse courte c’est « lisez le livre » puisqu’il y a un article sur la coupe du monde avec des cartes sur les investissements. Jean pour conclure tu souhaiterais ajouter un mot sur l’aménagement du territoire en lien avec la coupe du monde.

Jean Radvanyi
Ce qui est certain c’est que cela fait partie des programmes fédéraux qui sont très recherchés par les villes et les régions russes, ça c’est clair. Parce que, qui dit être inscrit dans un programme de ce genre, que ce soit les jeux olympiques, les jeux étudiants, les coupes du monde, les régions choisies, les villes choisies sont assurées qu’elles vont avoir des investissements importants. Cela peut être aussi des dessous de table. Il y a l’aspect officiel et l’aspect « sous la table ». Mais en tout état de cause cela veut dire nouvel aéroport, nouveaux hôtels, nouveaux stades, nouvelles infrastructures et d’un certaine façon ça permet à des régions de modifier sensiblement leur offre. Pour le tourisme en général il faut espérer que cela se passe dans de bonnes conditions et que les Russes prennent conscience que le tourisme est un secteur économique qui peut être de première importance. Et il faut espérer qu’il y aura une certaine stabilisation de nos relations, de façon à ce que ce secteur se développe vraiment.

Aurélie Bros
Moi en foot je suis nulle. La seule chose qui me fascine c’est la coupe de cheveux des joueurs. (Arnaud Dubien : surtout de la Mannschaft !) Mais une chose est certaine c’est qu’en général, pour tous ces projets d’intérêt stratégique pour le gouvernement, vous avez toutes les entreprises stratégiques à commencer par Gazprom qui sont mises à contribution, parce que Gazprom est un acteur socio-économique. Et pour ces projets-là à chaque fois on demande à l’entreprise de mettre la main à la pâte. C’est une sorte de trésorerie pour le gouvernement. C’est ce qui s’est passé avec Sotchi et c’est ce qui risque très fortement de se passer avec la coupe du monde.

Arnaud Dubien
Oui et cela ne concerne pas que Gazprom, Sotchi a concerné également beaucoup d’autres groupes.
Nous allons en rester là. J’ai des remerciements importants à faire. Je vous demanderai de faire preuve d’un peu de patience. Je voudrais d’abord remercier les intervenants de ce soir, ceux qui sont encore là, ceux qui sont partis. Les auteurs également de notre Rapport annuel, certains sont dans la salle et ne sont pas ici en tribune. Je voudrais remercier également les équipes de l’Observatoire en particulier Valentina et Natalia qui ont beaucoup œuvré à la réussite de notre réunion de ce soir ; les interprètes toujours irréprochables du MGIMO ; notre sponsor et membre argent de la CCIFR Natixis, grâce à qui nous avons organisé dans de bonnes conditions la réunion de ce soir.
Je vous invite à rejoindre le deuxième étage – enfin le premier étage français, le deuxième étage russe – pas ici, il faut sortir de la salle. Un buffet festif vous attend et encore une fois, merci à vous et à l’année prochaine pour le numéro 5 du Rapport annuel je l’espère.

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